Interview d’Hélène Bourbouloux (LLG 1992) par Ludovic Herman (LLG 1987), fondateur de l’Entreprise Sentimentale.
Avant d’être administratrice judiciaire et dirigeante de FHBX, Hélène Bourbouloux fut élève en classe préparatoire HEC de 1990 à 1992 au lycée Louis-le-Grand.
1. Votre expérience en 3 mots
Mes trois mots sont liberté, responsabilité et engagement et si j’ai droit à un quatrième, ce serait fraternité !
La liberté que je vécus à Louis-le-Grand libéra pour moi de multiples possibles. Je vécus une grande liberté intellectuelle, culturelle et personnelle quand je m’installe dans un studio rue de Rivoli où tous les copains de la prépa rappliqueront le week-end et quand je pousse les portes du lycée en 1990. De ces libertés naquirent des possibles insoupçonnés.
La responsabilité parce que Louis-le-Grand avait une spécificité par rapport aux autres prépas : on y était considéré comme des êtres responsables, comme des adultes. Tu t'organisais comme tu le souhaitais, si tu n’allais pas en cours, il n’y avait personne pour te tomber dessus ni te rattraper. Cette possibilité, inenvisageable dans la plupart des autres prépas, était réelle. Tous les professeurs semblaient nous dire : « tu es responsable, on te donne des clés, des cartes à jouer, mais tu es pleinement maitresse de ton destin. Vous n’êtes pas nos bêtes à concours, vous êtes des adultes en puissance, si vous réussissez tant mieux, sinon dommage pour vous ».
L’engagement, car à Louis-le-Grand on n’était pas dans la tiédeur. Quand tu pousses les portes de ce lycée, tu sais que tu y vas pour de vrai, tu t'engages. Tu te donnes dans les relations humaines, dans le travail, dans l'ambition. L’engagement se voit, car tu mets de toi.
Le quatrième, c’est la fraternité, parce qu’il s’est créé de vrais liens de fraternité et de solidarité. Je n’ai pas vécu cette période dans la compétition, l'opposition où le chacun pour soi qui était la critique que l'on faisait aux prépas. À la place de l'individualisme exacerbé et fantasmé, j’ai développé une confiance a priori dans toute personne que je rencontrais à Louis-le-Grand. J'ai ressenti énormément de solidarité à Louis-le-Grand entre les étudiants.
2. La décision de postuler à Louis-le-Grand
Je comprends au collège à Brive en Corrèze, en 4ème, que pour exercer le métier de « super comptable » dénomination poétique de l’expert-comptable il faut faire une business school. Au lycée, je me renseigne, je consulte les classements et je comprends qu'HEC est la meilleure école dans les classements. Louis-le-Grand étant parmi les trois meilleures prépas HEC en France, je postule avec l’espoir de la rejoindre plutôt que Pierre de Fermat à Toulouse, IPESUP à Paris voire Ginette à Versailles qui demandait, à l’époque, la lettre de recommandation de la paroisse.
Ayant fait toute ma scolarité à l'école publique, mes parents s'étant promus dans la vie grâce à la méritocratie laïque, il y avait une fierté personnelle et familiale à rejoindre la meilleure prépa publique de France. Louis-le-Grand me proposa de venir en MATH SUP, ce que je refusais au grand désarroi de la personne que j’avais en ligne qui ne comprenait pas qu’on puisse dire non à une Sup pour aller étudier dans la prépa des « épiciers ».
3. Les premières fois à Louis-le-Grand. Les premiers étonnements
Le premier, c’est mon décrochage initial dans le classement. Tu passes de première de la classe, avec ta photo dans le journal, parce que tu as obtenu une des 2 mentions très bien au Bac C dans le département, à avant-dernière à la 1re PAL de maths, tu tombes de ta chaise. Tu as alors le choix entre renoncer ou t’engager. J’ai relevé la tête et je me suis engagée aussi pour honorer la fierté que ma famille ressentait pour mon entrée à Louis-le-Grand.
Le second, c’est la découverte de nouveaux mondes. Louis-le-Grand m'a clairement ouvert à la diversité. Si de l’extérieur le lycée paraît plutôt fermé, parisien et presque replié sur lui-même, en réalité, il m'ouvrait à une diversité insoupçonnée. Je rencontrais d’excellents étudiants marocains ou libanais qui arrivaient avec leur culture, les meilleurs élèves de toutes les provinces et à ceux qui avaient déjà fait trois ans au lycée et qui en avaient d’ailleurs plutôt souffert.
Il m’ouvrait à des étudiants de religions différentes de la mienne. Je ne savais pas ce qu’était le shabbat du vendredi soir, je n'avais la vision du judaïsme qu'à travers l'affaire Dreyfus et la Shoah. À Louis-le-Grand, il y avait une réelle diversité culturelle et religieuse, sans ostracisme ni antagonismes. Tu avais des copains musulmans, juifs, cathos, athées.
Cette laïcité du lycée ne l’empêchait pas d’être rempli de mythes et des rites. Les rites d'intégration comme le bizutage n’étaient ni dans l'humiliation, ni dans la brutalité, mais dans l'ironie, la poésie.
Par exemple, j'étais le bizut poisson, j'avais en charge d'entretenir un bocal dans lequel vivaient nos poissons rouges. À chaque poisson décédé, la légende disait que c'était huit bizuts qui d’intégraient pas ! Moi qui avais refusé d’aller en Math Sup, voici que ces derniers faisaient subir des violences à mon poisson rouge. J’en ai retrouvé un congelé dans un bloc de glace ou mort « noyé » dans les restes alcoolisés d‘une soirée arrosée. Alors, régulièrement, je retournais sur les quais de Seine racheter un poisson rouge. C'était complètement décalé, digne de l'humour des Nuls ou des Monty Python.
Le bizut poisson était tout même plus planqué que le bizut croissant. Ce dernier sélectionné parmi les garçon sportifs et élancés était celui qui avait lors du bizutage « gagné » la course du tour de la cour. Bien mal lui en avait pris de terminer premier. Il était devenu pour l’année celui qui devait sprinter entre le 1er et le 2e cours à travers le lycée, le couloir de la Sorbonne pour aller acheter à la boulangerie les croissants et autres chocolatines commandes par les carrés pendant la première heure de cours du matin
Le plus surprenant c’était l’absence totale de manifestation d’étonnement des professeurs qui de temps en temps n'hésitaient pas à ajouter vous m'en remettrez un pour moi aussi ». Les profs aussi étaient complètement imprégnés de ces rites et de ces traditions au point qu’ils faisaient plus confiance au bizut téléphone qu’à la sonnerie du Lycée. À moins deux avant la sonnerie, le bizut téléphone hurlait « téléphone !!!! ». Le lycée entier était calé sur les hurlements d'un préparationnaire de classe Prépa HEC. Le prof s'arrêtait à ce moment-là de manière complètement évidente.
4. Les graines semées par Louis-le-Grand qui ont germé depuis
Je pense que ma conviction dans l'infini des possibles a germé à Louis-le-Grand. Ce lycée m’a renforcée dans l’idée qu’il ne faut pas se limiter dans ses ambitions ou dans ses rêves et ce grâce à la force du collectif, force bien plus présente à Louis-le-Grand qu’on ne l’imagine.
Louis-le-Grand m’a aussi enseigné des « humanités » utiles toute la vie comme la philo ou l'histoire géo que je ne retrouverai plus en école de commerce. Les professeurs étaient exceptionnellement doués et les matières qu’ils enseignaient n’étaient ni de la finance, ni de la gestion, c'était presque du savoir-être au monde.
Les graines semées combinaient poésie et rationnel, une poésie issue de ruptures et de chocs qui ouvraient de superbes perspectives. Je crois que Louis-le-Grand m'a aussi permis d'apprendre à être sérieuse, sans me prendre au sérieux.
5. Les moments décisifs, bouleversants à Louis-le-Grand
Le plus beau souvenir, c’est quand, invité par Alain Etchegoyen notre professeur de philosophie, Michel Serres (auteur du contrat naturel qu’on étudiait) arrive de son sud-ouest avec sa voix rocailleuse et vient passer deux heures avec notre classe, pour « bavarder ».
Ce bavardage à la Michel Serres, était prenant, puissant, car il nous offrait son regard sur la vie, c’était un moment vrai, nous étions effectivement avec lui. On y retrouvait la marque de fabrique de Louis-le-Grand une rencontre entre poésie et rationnel.
Alors quand tu es une gamine de 18 ans et qu’on t'offre pendant 2 h00, hors caméra, hors plateau, la rencontre avec cet homme formidable, cela te remplit d’émotions : de l’admiration pour un tel talent et de la gratitude pour ce don désintéressé. Il ne venait pas pour l’argent, pas pour avoir plus de ceci ou de cela, mais par amitié vis-à-vis d'Etche, son ami. C'était extraordinaire, cela fait partie des cadeaux de la vie, un des moments les plus marquants de ces deux ans.
Le folklore de Louis-le-Grand fait aussi partie des moments marquants. Par exemple, il y a ce qu'on appelle les cent jours (c’est-à-dire cent jours avant les concours), où la horde de préparationnaires de Louis-le-Grand débarque à Henri IV pour les asperger de farine afin de marquer un peu la compétition inter-lycées. C'est ce folklore au sens large, c'est cette façon effectivement d'être sérieux sans se prendre au sérieux qui caractérise ce lieu.
6. L'excellence des professeurs à Louis-le-Grand
Je me souviens précisément d’Alain Etchegoyen notre professeur de Philosophie. Bizut, du haut de mes 17 ans je me sens libre, je regorge d’impertinence, j’ai de l'insolence et peut être une personnalité encore fougueuse et lui aussi ! Donc au départ, nos relations sont assez tendues.
En carré, on a appris à se connaître et on finit par s'adorer. Je suis « Khollomaitresse », j'organise les plans de kholle pour mes camarades et pour moi-même, ce qui me permet de les positionner le jeudi et le vendredi quand je suis à Paris, car dès février, je rentrais à Brive le week-end et séchais les 3 premiers jours de la semaine pour faire du télétravail et organiser mon plan de révision. Khollomaitresse ça obligeait à une forme de collaboration avec les professeurs pour planifier les kholles.
Cette collaboration logistique va nous apprendre à nous connaître au point que la relation va perdurer au-delà de Louis-le-Grand. Je retrouverai Etche au salon du livre à Brive, à une garden party de l'Élysée puis quand il était commissaire au plan. Il est mort malheureusement très jeune.
Sa rencontre m’a permis de travailler tous les sujets de la vie différemment. Un sujet, pro ou perso, je le regarde sous tous les angles, je le décortique comme on décortiquait un mot en philo. Je cherche ses origines, ses acceptions, son sens propre et figuré, sa généalogie, et tout ce que ça m’inspire. Je laisse foisonner mon esprit et je trouve un fil. Il m’a appris une manière, une méthode plus qu’un contenu « top down » il a vraiment su faire émerger en moi le désir d’une maïeutique forte. Il m'a beaucoup marquée, et il considérait tous ses étudiants comme des alter ego, un vrai pro.
Cela ne l'empêchait pas d'être imbu de lui-même parfois, et de rappeler que c'était lui le prof et pas toi. Mais fondamentalement, il nous considérait. C'est un moyen formidablement efficace pour apprendre à un étudiant le respect de la personne humaine que de lui en faire bénéficier.
Il y avait aussi la prof de mathématiques qu'on appelait Jelly pour Jellensberger, elle préparait les sujets à l'Essec, elle était hyper forte et très proche de ses étudiants. En fin d'année, elle m'avait offert un CD d'une chanteuse lyrique qu'elle aimait beaucoup pour me témoigner son estime. J’étais fière et contente qu'une prof m’offre un cadeau personnel.
Et puis tu avais des sommités, tu avais le prof d'histoire-géo, Monsieur Laduguie, il était vu comme une terreur, mais on l'adorait, il était hyper fort, il faisait partie des stars.
Enfin il y avait la professeure d'Allemand qu'on appelait Mimi, elle était excellente et elle aussi une personnalité qui dirigeait la collection franco-allemande du livre de poche. Son collègue le prof de français Gérard R. qui avait marqué la promo pour avoir un peu abusé après une soirée de la classe et quelques difficultés à rentrer en marchant droit.
7. Les rencontres marquantes, les amitiés, la sentimentalité
Ce fut la rencontre avec Marie Schott, aujourd'hui directrice générale d’Etam. Elle arrivait de Thionville, moi de Brive. Le premier jour de prépa, elle ne connaît personne, moi non plus et on s'assoit côte à côte. Elle est d'une nature un peu plus méfiante ou exigeante que moi, à la Lorraine, je me dis. Moi, j'arrive de mon sud-ouest, convivial, rocailleux, extériorisé et voilà LA rencontre se fait. On a préparé et passé nos concours ensemble, on a grandi et on s'est fait en parallèle. Et Louis-le-Grand a été le ciment de cette amitié, c'est sûr. On est toujours aujourd'hui dans la même intensité de relation.
Si je n’ai pas forcément gardé le lien sur la durée avec toutes mes connaissances de Louis-le-Grand, si je les croise dans la vie, il y a immédiatement une sympathie vivace, une évidence amicale. Les copains de Prépa allaient au-delà des prépas HEC, la fraternité Louis-le-Grand l'emporte sur la spécialité que tu te choisis.
J’éprouve un gros attachement envers tous les gens qui sont passés à Louis-le-Grand, même si je ne les connais pas, car Louis le grand, ce sont des références communes, de grands couloirs, des escaliers qui mènent au à l'internat, des cours carrées. C’est un cadre amical, indépendamment des gens personnes qui y vivent.
Côté sentimental, on « focussait » quand même plutôt sur les concours, et l'amitié avec les copains c'était le plus important. Je parlerais plutôt d’un flirt qui était en sup et en spé, qu’un amour fou dont je n’avais pas spécialement envie à ce moment-là. La sentimentalité n’était pas l'essentiel pour moi. C'est devenu plus important en école.
8. La méritocratie à la Française
Je suis issue d'un milieu qui reflète assez bien la méritocratie à la Française du 20ème siècle. Mes grands-parents étaient agriculteurs en Corrèze et pour eux, l’enjeu était d’abord de survivre dans des petites polycultures, sur des petites exploitations.
Mes parents, par l'accès à l'école républicaine, ont pu se promouvoir dans l’échelle sociale. Mon père est devenu assureur, ma mère sage-femme. Donc, dans ma famille, une réelle importance était accordée au travail, au mérite et à la liberté auxquels le travail donnait accès.
Pour l’anecdote, quand j'ai intégré HEC, mon grand-père Pépé Louis m'a dit avec une mine inquiète « Oh là mon Dieu, ils ne veulent pas te garder à Louis-le-Grand ? ». Pour lui, Louis-le-Grand, c'était le prestige absolu, le top de la méritocratie, alors qu’HEC n’évoquait rien pour lui. Mon prestige est remonté quand je lui ai dit que Claire Chazal qui animait le JT ou Édith Cresson, la première femme Première Ministre avait fait HEC.
Tout le prestige de Louis-le-Grand nous obligeait. La méritocratie c’était une chance qu’on nous donnait avec la responsabilité, dans ma famille, de tout donner pour l’honorer, pour en être digne. Donc, je suis très reconnaissante pour cette méritocratie française et la diversité associée au recrutement de Louis-le-Grand. C’est élitiste, car accessible qu’aux meilleurs élèves, mais sur la base de leurs dossiers et non sur leurs pedigrees socioprofessionnels. C'était l'égalité des chances pour les premiers de la classe de France et du monde francophone.
9. Vos messages
- Quel encouragement, félicitations et/ou conseil aux élèves actuellement à Louis-le-Grand ?
Prenez conscience qu’intégrer Louis-le-Grand est un passeport pour la vie. Louis-le-Grand vous oblige d'une certaine manière, soyez fier de la maison et soyez à la hauteur de sa réputation. L’ambition d'être passé par Louis-le-Grand vous pousse à défendre la liberté et la solidarité.
Louis-le-Grand est un passage, alors ne limitez pas vos ambitions per. On peut s’orienter vers un large éventail de parcours en sortant de Louis-le-Grand, à condition de toujours viser l'excellence, allez au bout de vos possibilités. Éprouve-les, éprouvez-vous.
- Quelles attentes pour l’association des anciens élèves ?
Primo, merci d'exister, merci de faire vivre ce collectif, merci de m'y accueillir si vous le voulez bien, j’ai d’ailleurs du mal à régler ma cotisation sur le site actuel !
Il y a là un potentiel de solidarité à libérer qui n'est peut-être pas aujourd'hui assez exploité et que peut-être l'association peut fédérer davantage les bonnes volontés et maintenir un lien intergénérationnel, je suis prête à y contribuer.
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