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Il était une fois LLG ... Bruno Le Maire

Il était une fois LLG...

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17/04/2026

Interview de Bruno Le Maire (LLG 1989) 

Avant d'être Normalien, Député puis Ministre et auteur de 14 ouvrages, Bruno Le Maire fut élève en hypokhâgne et Khâgne de 1987 à 1989 au lycée louis le Grand, voici l’expérience qui fut la sienne

 

« Louis-le-Grand, l’hypokhâgne, la khâgne c’est l’école du doute
 c’est l’anti Sciences-Po »



1.
Votre expérience en 3 mots 


Le premier mot ce serait éclosion : à Louis-le-Grand je vécus une véritable éclosion intellectuelle, un vrai moment où tout ce que j'aimais, tout ce que j’avais appris au lycée pris du sens et s'est véritablement développé. 

À Louis-le-Grand, je me suis mis à vraiment apprendre le latin, plus précisément la langue latine et à comprendre la culture et l’organisation de la société qui était derrière. J’y ai découvert la langue allemande que je pratiquais déjà mais dont je ne connaissais ni la littérature, ni la philosophie. J'y ai aussi découvert des auteurs français que je ne connaissais pas. 

Le deuxième ce serait rigueur :  je n'étais pas du tout au niveau en arrivant à Louis-le-Grand et si je voulais rattraper le niveau de mes camarades, je devais travailler davantage, avec nettement plus de rigueur, qualité que je ne possédais pas tellement en arrivant.

Le troisième ce serait liberté : une immense liberté combinée à de grandes amitiés, car j’y rencontrai des amis pour la vie.


2. La décision de postuler à Louis-le-Grand 

C'est moi qui fis ce choix, plutôt contre l’avis de mes parents qui, eux, m’orientaient vers Science Po, car ils craignaient que Hypokhâgne khâgne ne m’emmène pas très loin. J'étais depuis le début de ma scolarité très littéraire mais au lycée Saint Louis de Gonzague (Franklin) il n’y avait pas de filière littéraire, pas de bac A. Il n’y avait que les bacs scientifiques ou le bac B avec des sciences économiques. Je fis donc un bac B, bac d’ailleurs très déprécié à l’époque.

 Je souhaitais ensuite faire une Hypokhâgne, j’effectuai mes recherches et je postulai aux meilleures : Louis-le-Grand et Henri IV.  À ma grande surprise, car je doutais de mon niveau, je fus accepté à Louis-le-Grand. Ma crainte de ne pas être au niveau se révéla dès mon arrivée effectivement fondée …

 

3. Les premières fois à Louis-le-Grand, les premiers étonnements 

Le premier étonnement fut de disposer d’autant de libertés. Je ne connaissais ni le quartier latin, ni les lycées publics. C’était quelque chose de totalement nouveau ces multiples libertés. Alors qu’à Franklin il y avait un code vestimentaire, un code de comportement, à Louis-le-Grand chacun était nettement plus libre de se comporter ou de s’habiller comme il l’entendait. Cette liberté s’étendait au domaine politique, on pouvait par exemple y rejoindre un parti trotskiste, ce qui contrastait avec le lycée dont je venais. 

Le second étonnement fut celui de la prise de conscience de l’immense effort que j’allais devoir fournir pour rattraper mon retard. J’allais devoir « sacrément ramer, si je ne voulais pas être largué ».  À ma première version latine, corrigée par une professeure très sympathique et très compétente, ma note fut de « moins 65 », je me suis accroché et travaillais de 7h00 à 22h00 tous les jours pour rattraper mon retard.


4. Les graines semées par Louis-le-Grand 

C’est à Louis-le-Grand que j’ai appris à réfléchir, à poser un problème, c’est là que j’ai développé une curiosité sans limite et le goût de refuser les réponses toutes faites aux problèmes qui vous sont posés.

Louis-le-Grand, l’hypokhâgne, la khâgne c’est l’anti Sciences-Po qui est le lieu où l’on apprend à affirmer des certitudes et acquérir des outils qui vous permettent de faire bonne figure en toute circonstance. Louis-le-Grand c’est l’école du doute, l‘école de la remise en question de ses certitudes, qui plus est à un âge malléable, un âge où l’on s’ouvre ou l’on se referme. Louis-le-Grand a semé la curiosité intellectuelle que j’ai toujours en moi aujourd’hui, cette volonté de découvrir d’autres cultures et d’autres langues. Pour moi cela n’a rien retardé du tout, cela m’a permis de m’ouvrir à d’autres milieux sociaux, culturels, littéraires. 

L’autre élément que j’ai appris, c’est que le travail fait la différence, je suis parti d’un niveau très bas, un bon Bac B, mais pas un lauréat de concours général et à force de travail en philosophie, latin, allemand, français j’ai réussi à obtenir des résultats satisfaisants.  Rétrospectivement, je me dis que, pour moi, Louis-le-Grand fut le bon choix.


5. Les moments décisifs, bouleversants à Louis-le-Grand 

Le plus beau souvenir c’est le jour des résultats à l’École Normale Supérieure. Vous remontez la rue d’ULM et ce jour-là on croise des personnes au visage radieux et d'autres, tristes. Je me rappelle qu'à l'époque il n’y avait qu’une cinquantaine de places, le niveau était très exigeant. Vous arriviez devant la grille et il y avait un tout petit panneau format A4 avec une liste de 50 personnes avec votre nom dessus ou pas. J’étais sur la liste et je n'en revenais pas, parce que je pensais que Normale Sup m’était inaccessible. Je l'ai toujours pensé jusqu'au jour où j'ai vu les résultats. 

Je pensais que Normale Sup était réservée à des gens exceptionnels avec des capacités intellectuelles bien supérieures aux miennes. Normale, c’était l’école de Pompidou, de Sartre, de Senghor, pas moi. Je n’y rentrerai jamais me disais-je. C’est un souvenir très fort ce succès, a priori impossible, que j’attribue entièrement à mes professeurs de Louis-le-Grand. Ce sont eux qui l’ont rendu possible. Sans eux, je ne serais jamais arrivé là.  

Les pires cauchemars ce sont les suicides, Louis-le-Grand était un établissement qui était à l'époque marqué par les suicides. C'était très dur. Je me pose toujours la question de savoir si Louis-le-Grand était vraiment le bon modèle. Rencontrer ce niveau d'exigence très élevé peut être ravageur. Avec cette question, est-ce que ce jeu en vaut la chandelle, est-ce que cette pression n’est pas excessive ?

 Je me souviens de trois suicides de personnes rencontrées à Louis-le-Grand : un garçon en hypokhâgne et deux garçons en khâgne, dont Pierre Sabbah, un spécialiste du cardinal de Retz qui s’est suicidé à Normale Sup. 


6. Les rencontres marquantes de Louis-le-Grand

 J’ai construit des amitiés très fortes, je ne citerai que quelques amis : Pierre Sabbah, cet ami qui s’est donné la mort à Normale Sup, Mathilde Simon avec qui j’ai gardé contact et Guillaume Peyroche D’Arnaud avec qui nous passions des vacances ensemble et qui est devenu moine bénédictin et avec qui nous continuons à échanger de façon épistolaire. 

Sans oublier trois jeunes filles dont j’étais très amoureux, mais dont je tairai les noms. Les voyages, en train notamment, ont aussi contribué à mon éducation sentimentale dans ces années-là.


7. L'excellence : les professeurs qui vous ont beaucoup appris

Xavier Darcos, mon professeur de français en Khâgne, un professeur exceptionnel avec une culture encyclopédique, il rendait tout intéressant, tout vivant.

Mon professeur d’allemand Philippe Forget qui m’a fait découvrir la littérature allemande. J’avais appris l’allemand, je pratiquais l’allemand, mais je ne connaissais rien de cette culture. Il m’a ouvert aux romantiques allemands, à la littérature autrichienne et m’a fait découvrir Thomas Mann. Dès le premier jour, il demande « qui a lu la montagne magique », je ne connaissais même pas ce roman que je dévorerai par la suite. Sans oublier Kafka pour qui je nourris depuis une passion absolue et une référence humaine, un véritable compagnon de vie depuis 40 ans.

Enfin ma professeure de latin en hypokhâgne à qui je dois tant, c’est elle qui m’a rattrapé par le col en me disant « tu n’entreras jamais à Normale Sup, si tu n’améliores pas ton niveau de latin qui est désastreux » ce qui m’a conduit à véritablement TOUT reprendre depuis rosa, rosa, rosam… jusqu’aux conjugaisons les plus complexes. Elle m’a permis d’avoir une excellente note en version latine et je lui dois totalement ce résultat. C’est elle qui m’a encouragé et dit « c’est possible, si tu travailles tu auras les résultats ».

J’ai une immense gratitude pour ces professeurs qui ont changé ma vie en participant à mon éclosion intellectuelle, sans eux je serais passé sans doute à côté de ma grande passion qui a été la littérature et l’écriture.

 

8. La méritocratie à la Française, Louis-le-Grand est-il toujours la référence à suivre ?  

 

Oui et non, par exemple je ne l’ai pas souhaité pour mes enfants parce que je trouve que c’est trop dur, même si cela a peut-être changé. 

Certes, dans la compétition mondiale les meilleurs de Louis-le-Grand restent parmi les meilleurs au monde, les meilleurs scientifiques de l’école normale supérieure, de polytechnique, de l’école des mines sont probablement parmi les meilleurs scientifiques du monde, mais le grand échec français c’est que cette culture de l’exigence, de la rigueur, de la connaissance ne se diffuse plus à la majorité des Français, le niveau moyen en mathématique a baissé et en maitrise du français a baissé.

Le défi ce n’est pas que les meilleurs soient toujours meilleurs, c’est que la majorité soit meilleure et cela malheureusement notre système n’y arrive pas. Et c’est en cela que notre modèle méritocratique n’est plus le modèle à suivre, car il n’arrive plus à diffuser la connaissance à la plus grande majorité. 

Ce n’est peut-être pas non plus la référence au niveau personnel, car je crois à l’équilibre entre vie intellectuelle et vie sportive, entre études et vie personnelle. Le truc en moins, à l’époque en tout cas, s’il fallait en trouver un à Louis-le-Grand, ce serait ce déséquilibre. On ne peut pas s’épanouir uniquement avec des épreuves intellectuelles, des versions latines, des compositions de français et de philo. Il faut du sport, sortir, rencontrer d’autres personnes pour être équilibré.

J’ajouterai qu’il y a aussi d’autres talents à valoriser, d’autres excellences que la seule excellence intellectuelle. Je pense à l’excellence humaine, celle de l’attention aux autres, il existe aussi une excellence manuelle, artisanale. Elles sont tout aussi essentielles pour notre société. À force de ne valoriser dans notre système que l’excellence intellectuelle, on dévalorise les autres formes d’excellence qui sont tout aussi importantes dans notre société et ces excellences méritent d’être mises au même niveau.   


9.  Vos messages 
  • Quel encouragement, félicitations et/ou conseil aux élèves actuellement à Louis-le-Grand ?  

Je leur dirais, ne faites pas comme moi et comme d’autres « Travaillez, mais ne faites pas que travailler, faites du sport, restez ouverts aux autres et ne vous enfermez pas dans vos bouquins » 
 

  • Quelles attentes pour l’association des anciens élèves

Si Louis-le-Grand est une référence absolue, si Louis-le-Grand a accueilli sur ses bancs Voltaire, Pompidou, Senghor, c’est plus un devoir qu’un motif de gloire. L’association peut s’ouvrir à d’autres établissements qui n’ont pas la même chance, la même réputation pour transmettre cette excellence. 

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