Il était une fois LLG ... Raoul DELCORDE
Interview de Raoul Delcorde (LLG 1977)
Par Aïna Adlerberg Douady, doctorante en sciences politiques à Université Paris Cité (LLG 2012)
Avant de devenir Ambassadeur de Belgique, professeur invité de sciences politiques à l’Université de Louvain et membre titulaire à l’Académie royale de Belgique, Raoul Delcorde fut élève en classes préparatoires (hypokhâgne / khâgne) au Lycée Louis-Le-Grand (LLG 1977). Voici l’expérience qui fut la sienne.
« “Sculpter l’intelligence” [...] ce que vous aurez appris à LLG vous servira toute votre vie »
1. En trois mots, l’expérience à Louis-le-Grand (LLG) :
Mémorable
- Stimulante
Exigeante
2. La décision de postuler à Louis-le-Grand :
Il faut que je vous donne un peu de background car j’étais, sans doute, un étudiant un peu atypique. D’abord, je ne suis pas français mais il y a déjà pas mal d'étudiants à LLG qui ne le sont pas. Je suis Belge. À l’époque, j’étais élève au lycée français de Téhéran. Ayant bien réussi mon parcours dans le secondaire, mes professeurs m’ont vivement conseillé de me présenter au concours général. En 1974, J’ai obtenu un deuxième prix de français en terminale. À l'époque, je n'avais pas du tout l'intention d'étudier à LLG ni dans un autre établissement universitaire en France. Je devais m’inscrire à l’université de Louvain. Ce que j’ai fait d’ailleurs quelques années plus tard. Mais le sort en a décidé autrement et je ne le regrette pas. C’est comme cela que je suis arrivé à LLG en septembre 1974 muni de mon prix au concours général, mais je me suis retrouvé dans une classe où quasiment la moitié des élèves avaient certainement la mention « Très Bien » au bac et souvent aussi un accessit ou un prix au concours général. C’était donc un vivier particulièrement intéressant de ce point de vue-là, y compris pour quelqu’un comme moi qui n’était pas habitué à fréquenter les grands lycées parisiens.
3. Les premières fois à Louis-le-Grand, les premiers étonnements :
J’ai regardé les portraits que vous avez réalisés et souvent les personnes que vous avez interviewées vous parlent d’abord du niveau d'exigence. Là où on était habitué en général à avoir de très bonnes notes dans le secondaire, on se voit rétrogradé tout d’un coup. C’est un premier choc où l’on se retrouve avec un groupe qui a été sélectionné pour ses aptitudes intellectuelles. Cette façon de fonctionner à LLG était tout à fait nouvelle pour moi, et sans doute pour la plupart des autres lycéens. J’ai été marqué, même choqué je dois dire, par les conditions de vie à LLG. N’ayant pas de famille à Paris, j’étais interne. Je pense que le bâtiment s’est modernisé depuis, mais vous savez on était logé dans des dortoirs avec de fines cloisons qui nous séparaient à peine de nos voisins. C’était assez bruyant. Il y avait quelque chose du lycée napoléonien qui m’avait surpris. À la cantine, il y avait un côté XIXe siècle. Je ne suis resté interne qu’un an car je suis assez sensible au bruit. Si je me retrouvais sous un quelconque prétexte à l’infirmerie, qui était pour le coup calme, propre et agréable, je pouvais y passer quelques jours volontiers. Le régime alimentaire n’était pas vraiment extraordinaire. On n'avait le droit qu’à deux douches par semaine. C’était quand même des choses assez étonnantes qui rappelaient un peu la caserne. Il y avait donc ce contraste entre des cours brillants et des professeurs éminents, et puis des conditions de vie qui étaient un peu surannées et un peu militaires.
4. Les graines semées par Louis-le-Grand qui ont germé :
La maîtrise de l’écrit et de l’oral je peux dire, vraiment. Une ouverture d’esprit. Au départ, le programme des khâgnes est en réalité le programme de la classe de terminale un peu approfondi. Ce ne sont pas des cours spécialisés comme à l'université. Mais c’est la maîtrise de l’expression écrite, de la dissertation, qui m’a vraiment servi tout au long de ma carrière parce que je suis un diplomate. Je sais combien il est important dans la diplomatie de savoir analyser les choses clairement et de pouvoir les énoncer de manière convaincante. Mais j’aimerais quand même partager une anecdote qui m’a marqué :
Cela se déroule dans le bâtiment d’en face qui avait pour nom l’Université Paris-IV. Peut-être qu’il porte un autre nom aujourd’hui. J’étais inscrit en histoire et en philosophie. J’avais obtenu une licence en histoire et une maîtrise en philosophie dans cet établissement universitaire. J’avais quitté LLG, et je suivais les cours d'histoire et notamment un cours d'histoire contemporaine qui était donné par un éminent professeur d’histoire et spécialiste du Moyen-Orient, Dominique Chevallier. Vous savez, à l’époque et je crois que cela n’a pas beaucoup changé, le professeur venait donner un cours une fois par semaine devant un groupe de 50 ou 60 étudiants qu’il ne connaissait pas. La relation se faisait avec les assistants, le professeur donnait son cours et s’en allait. Je me souviendrai toujours des examens partiels comme on disait, qui avaient lieu en janvier. On appelait cela une « Unité de Valeur », une UV d’histoire contemporaine. On avait un examen écrit, une dissertation durant trois ou quatre heures sur un sujet en lien avec l’histoire du Moyen-Orient. Il était venu avec son paquet de dissertations et il ne connaissait quasiment personne. Il avait donc lu les résultats et les noms. Et à un moment donné, au début de la distribution des dissertations, il avait dit :
« Qui est Raoul Delcorde ? ».
Alors je levais timidement le doigt et j’étais même assez anxieux en me disant que j’avais peut-être complètement foiré comme on dit.
« Cela fait des années que je n’ai pas lu une dissertation de cette qualité » me dit-il.
J’étais très étonné, même abasourdi. Et il me demanda :
« Mais d’où venez-vous ? Quel est votre parcours ?».
Alors je lui répondis :
« Monsieur le Professeur je viens de l’établissement d’en face.
- Ah!... Je comprends » se contenta-t-il de me dire avec un petit sourire.
J’en étais très fier, j’avais eu ensuite la mention très bien pour cet examen etc…
Il y a d’excellents étudiants à la Sorbonne aussi. Je ne veux pas créer l’illusion que nous étions des êtres supérieurs à LLG, mais la maîtrise de l’expression écrite et de la dissertation pouvaient impressionner les professeurs de la Sorbonne parce que les étudiants qui avaient fait un cursus normal à la Sorbonne n’avaient peut-être pas acquis cette maîtrise-là.
C’était la capacité non seulement de composer intelligemment une dissertation mais c’était aussi la capacité de l'enrichir avec toute une série de connaissances que l’on avait pu acquérir en lisant, en faisant des recherches, en approfondissant. L’étudiant lambda à l'université ; je suis professeur d’université à l'université de Louvain, donc je connais bien la question ; va étudier le cours, il ne va pas aller beaucoup plus loin. À LLG, on nous avait appris à approfondir, à faire des recherches, à comparer des sources. Il y a un niveau d'exigence qui n’est pas le même qu’à l'université. De ce point de vue-là, je suis reconnaissant à mes professeurs de khâgnes.
5. Le plus beau souvenir à Louis-le-Grand :
J’ai des souvenirs de cours. Il y avait un excellent cours de philosophie donné par Professeur Hubert Grenier qui était véritablement un monument dans l’établissement, qui avait été longtemps président du jury d’agrégation en philosophie. Il était normalien. C’était un personnage qui avait un certain sens de l’humour. C’était un brillant esprit conceptuel. J’avais choisi la philosophie comme spécialisation, et ceux qui se spécialisent en philosophie en khâgne sont un peu les « princes de la khâgne », ou les princesses. C’est une matière purement spéculative. J’aime la science politique, j’ai fait un doctorat dans cette discipline. Mais la science politique est beaucoup plus terre à terre, plus concrète avec des références géographiques ou géopolitiques. La philosophie est une approche plus spéculative. J’ai beaucoup aimé mes deux professeurs de philo. L’autre s’appelait André Pessel. Et je crois que ces deux professeurs sont mentionnés dans les précédents portraits. C’est un souvenir qui m’a marqué, même si je n’avais pas des notes fulgurantes en philosophie. Les notes étaient volontairement basses pour nous préparer au concours. Et puis j’ai eu un excellent professeur d'histoire Jean Mathiex qui avait bien compris les exigences du concours et qui nous y préparait bien.
J’ai des souvenirs aussi de camarades de classe, dont un qui figure déjà dans les portraits que vous avez déjà dressés qui est Souleymane Bachir Diagne. Il est Sénégalais et a fait une très belle carrière de philosophe. Il est aujourd’hui professeur à Columbia à New York. Je l’ai revu par le plus grand des hasards à Bruxelles. Lui aussi, comme moi, venait d’un établissement à l’étranger avec le prestige, dans son cas, de Senghor. J’ai le souvenir aussi d’un autre camarade de classe qui a fait une carrière d’avocat international en étant au départ normalien qui s’appelle Laurent Cohen-Tanugi. Et puis figurez-vous que j’avais … Le monde est petit quand même ! Vous savez les Belges, et les Français aussi, sont amoureux de la BD. C’est Tintin bien sûr! Et quel est peut-être un des plus grands spécialistes au monde de Tintin ? Son nom ne vous est peut-être pas inconnu : c’est Benoît Peeters qui a écrit une remarquable biographie d’Hergé, beaucoup écrit sur Tintin et sur la BD en général. Il a même donné récemment un cours sur la BD au Collège de France, ce qui est extraordinaire. C’était un camarade de classe aussi en hypokhâgne.
6. Les rencontres marquantes de Louis-le-Grand :
Il n’y avait pas beaucoup d’activités culturelles à l’époque à LLG. Une cinémathèque était vaguement animée. En-dehors des cours, on ne se voyait pas beaucoup. En tout cas, les khâgneux ne se fréquentaient pas tellement en-dehors des cours. Cela à peut-être changé.
7. L'excellence des professeurs :
Il y avait presque une mise en scène du cours de philosophie. Le personnage « Hubert Grenier » était assez étonnant. Il avait un débit presque de chanteur d’opéra avec une voix qui montait en gravité. C’était un fumeur de Havane aussi. La voix était un peu enrouée. Elle montait et retombait, puis remontait avec des crescendo et des decrescendo permanents. Mais nous étions suspendus à ses lèvres. C’est-à-dire qu’on entendait une mouche voler, personne ne l’interrompait. Si quelqu’un avait l’audace de le faire, il acceptait rarement la contradiction, ce qui était peut-être dommage au fond. Il y avait rarement des questions. Un professeur aujourd’hui doit se mettre à l’écoute des étudiants et doit même les inciter à poser des questions. C’est ce que je fais avec mes étudiants, mais à l'époque ce n’était pas le cas. On écoutait comme Socrate s’exprimant devant ses disciples. C’était l’époque, bien révolue, de la nouvelle philosophie, des nouveaux philosophes, notamment ceux du soupçon. Michel Foucault était une figure de proue. Il faisait des jeux de mots qui étaient drôles comme « petit soupçon deviendra grand ». Je me souviens d’un cours sur la pauvreté du geste par rapport à l'éloquence de la parole. J’ai gardé son cours. C’est un souvenir fort. Nous avions en khâgne un professeur de littérature anglaise du nom de Loiselet qui était assez étonnant. Vous savez que les francophones ont du mal à avoir le bon accent en anglais. Mais lui il singeait quasiment, si je puis dire, l’accent oxfordien c’en était très drôle. Il nous parlait en français puis il partait sur l’anglais, alors c’était comme si nous étions avec deux personnages différents : Loiselet et Loyselet («Loïsele-t-»). C’était assez drôle même si ses cours n’étaient pas toujours structurés. Voilà quelques souvenirs qui me reviennent à l’esprit.
8. La méritocratie à la française :
Pour avoir fréquenté le monde anglo-saxon et comparé les mérites du système d’éducation américain, canadien et français, je dirais que la méritocratie à la française est fondée sur un haut niveau d'exigence. En exigeant, on va obtenir, en quelque sorte, le meilleur de ce qu’un ou une élève peut apporter. L’idée que l’on va « sculpter l’intelligence » comme disait Michel Serres. « Sculpter l’intelligence » de l’étudiant en face de nous, au point d’en faire véritablement un brillant chercheur : d’avoir cherché dans les tréfonds de son cerveau toutes les qualités qu’il ou elle a et de les avoir fait remonter à la surface. C’est là où le professeur américain ou canadien est dans une tout autre attitude. Cette méritocratie a quelque chose de brutal, c’est-à-dire que c’est bien de valoriser les qualités des uns et des autres, mais cela peut s’accompagner d’un rabaissement aussi. C’est très contrasté, et parfois même violent. Dans le système anglo-saxon tout le monde a ses chances. On est à l’écoute de tout le monde. Il ne s’agit pas de rabaisser les uns pour élever les autres. mais de hisser collectivement tout le monde. Cette approche–là me paraît plus humaine et donne aussi de très bons résultats. Les meilleures universités au monde sont quand même les universités américaines dans les classements internationaux. La méritocratie a du bien, mais elle déshumanise parfois.
9. Les messages aux élèves actuellement à Louis-le-Grand :
Tenez bon ! Vous êtes dans un établissement d’élite. Il n’y a rien d’arrogant ou de prétentieux de souligner cet aspect-là du lycée LLG qui est la sélection, une forme d’élitisme sans doute, car elle est basée uniquement sur les capacités intellectuelles des uns et des autres. Tenez bon, parce qu’au début, il faut s'accrocher. Certains dépriment, d’autres s’en vont. Je l’ai déjà vu à l’époque où j’étais moi-même étudiant, où certains s’en allaient au bout d’un an. D’autres après deux ans. Je crois qu'aujourd'hui pour celles et ceux qui ne réussissent pas le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure, il existe d’autres concours auxquels ils ont accès. Ce qui existait peu ou pas à mon époque. Donc accrochez-vous car ce sont des années formatrices et qui vous, comme je l’ai dit au début de l’interview, façonneront vos skills, comme on dit en anglais, vos capacités et vos atouts, de telle manière que ce que vous aurez appris à LLG vous servira toute votre vie.
Les attentes vis-à-vis de l’association des alumni :
J’ai découvert l’association récemment en écrivant à son président. Sur le plan de la communication c’est pas mal du tout. Bravo pour ces petits portraits. Bruxelles est à une heure vingt de train, mon attente est de pouvoir d’abord retrouver quelques anciens, de pouvoir dialoguer avec des alumni plus jeunes aussi. Peut-être m’associer à des activités culturelles. Je suis depuis longtemps membre de l’association des lauréats du concours général (ALCG), où j’avais été l’invité d’honneur pour faire une conférence sur la diplomatie. Je constate que l’association ALCG est très active depuis quelques années où il y a pas mal d’activités, quasiment une tous les deux mois. Mes attentes sont un peu les mêmes que vis-à-vis de celles organisées par cette dernière.
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