Avant de devenir philosophe, écrivain et metteur en scène, de fonder et diriger le Centre des Arts de la Parole, Gérald Garutti, normalien, agrégé, docteur ès lettres, diplômé de Science Po et de Cambridge en philosophie, fut élève de 1992 à 1996 en hypokhâgne et khâgnes à Louis-le-Grand. Voici l’expérience qui fut la sienne.
Votre expérience de Louis-le Grand en trois mots
Naissance. J’ai eu une véritable naissance – ou seconde naissance – à Louis-le-Grand. C’est vraiment là que j’ai à peu près tout appris – ce qui m’a servi toute ma vie.
Passion. J’ai plongé passionnément dans des univers que j’ai découverts tous en même temps : la philosophie, la littérature, le monde grec, le monde romain, l’histoire contemporaine. Et même le cinéma, où j’allais frénétiquement au Quartier Latin.
Excellence. Je me souviens qu’en arrivant en hypokhâgne, à ma première version de latin, j’ai dû avoir moins 57 ! Ça fait toujours un choc quand on arrive tout fier d’être premier de sa classe en terminale et qu’on se retrouve tout à coup au fond des abysses. On comprend tout ce qu’il reste à gravir. L’un de mes premiers professeurs à Louis-le-Grand a d’ailleurs dit : « En hypokhâgne, on se décrasse. » il y a effectivement une sorte d’effet décapant à l’arrivée. On vit instantanément une accélération, une élévation. Ça passe ou ça casse. Il y a une forme de dépassement, une quête d’excellence puissante et inspirante.
La décision de postuler à Louis-le-Grand
Il n’y a eu aucune influence familiale. Mes deux parents ne sont pas nés en France, mais au Maroc et au Portugal. Ils ne connaissaient à peu près rien du système français. En arrivant à Paris ma mère avait fait des études de lettres et Sciences Po, mais ne connaissait pour le coup que ce versant-là. Une classe préparatoire, littéraire qui plus est, voilà qui leur était inconnu.
Dans ces années-là, quand on était « bon élève », il fallait absolument faire allemand première langue, anglais deuxième langue, latin, grec, et évidemment une terminale C, c’est-à-dire scientifique. Pour moi qui ai ensuite enseigné à Cambridge, où l’on est jugé sur une excellence intellectuelle, une qualité de pensée, une capacité d’apprentissage et d’adaptation, cela m’a toujours paru aberrant qu’en France on ait poussé jusqu’à l’absurde ce passage obligé par la filière scientifique.
Pour cause de déménagement, je me suis retrouvé à Janson-de-Sailly en première S puis en terminale C, en une sorte d’exil Rive Droite après avoir été cinq ans Rive Gauche à Montaigne où régnait un côté bohème. À Janson, je rencontre des élèves qui avaient pour beaucoup un immense mépris à l’égard des matières littéraires, manifestement inutiles pour eux, en tout cas secondaires par rapport à ce qui était sérieux à leurs yeux : les mathématiques et l’économie.
Un jour, dans la cour de récréation, je croise une élève que j’avais connue à Montaigne et qui avait deux ans de plus que moi. Elle me demande : « Qu’est-ce que tu vas faire après le bac ? » Je lui réponds, résigné : « Sans doute des maths, de la physique. » Surprise, elle me dit : « Ah bon ? Pourquoi pas khâgne ? ». Je lui demande : « C’est quoi, la khâgne ? » Elle me répond : « C’est un endroit où l’on fait des lettres, de la philosophie, de l’histoire – entre autres. » Je comprends qu’à cet endroit on peut étudier toutes les matières qui me passionnent.
Je me renseigne – sans Internet à l’époque – et là je découvre qu’il y a un lycée où Sartre est passé : Louis-le-Grand. J’étais alors dans ma grande période sartrienne, je lisais Huis clos, La Nausée – j’étais existentialiste en diable, L’enfer c’est les autres, tout ça. Je me dis donc : si Sartre est allé là-bas, c’est là que je veux aller ; je veux y étudier.
Je rentre chez moi et je dis à mes parents : « Voilà, je veux faire un truc, ça s’appelle khâgne. » Ils ont été très déçus. Selon un modèle très giscardien, ils pensaient que j’allais devenir président de la République après avoir fait Polytechnique, comme tout le monde. Immense déception donc. Ils me questionnent : « Mais vraiment, tu es sûr ? » Mes parents m’ont toujours soutenu, mais pour eux c’était quasiment une catastrophe puisque je sortais de la voie sérieuse qui me garantissait un emploi. D’autant que je les avais déjà bien inquiétés puisqu’enfant, je pensais devenir acteur, faire du cinéma, de la mise en scène. Et là, je récidivais. Ils ont quand même accepté. J’ai été pris à Louis-le-Grand, où j’ai débarqué sans rien savoir de ce qui m’attendait.
Vos premières fois à Louis-le-Grand, vos étonnements
Je me réjouissais de faire ce qui m’intéressait, me passionnait, et de pouvoir en même temps travailler plusieurs matières et non pas une seule, puisqu’à l’université, cela aurait été soit lettres, soit philosophie, soit histoire. Et à Louis-le-Grand je n’ai pas du tout été déçu, j’ai eu la possibilité de faire les trois, avec un niveau d’excellence sans pareil.
J’ai très vite vécu plusieurs étonnements. Le premier, c’est la différence de niveau vertigineuse entre la terminale et l’hypokhâgne. On a vraiment l’impression de monter immédiatement trente étages d’un coup. C’est un grand saut dans à peu près toutes les matières avec des dissertations, des devoirs, des notes, des bibliographies qui pleuvent. L’exigence était une nécessité, pas une option.
Deuxième étonnement : la découverte de la province. Moi qui avais grandi dans le quartier, quand j’arrive en hypokhâgne à 17 ans, je m’aperçois qu’il existe une France hors de Paris. En hypokhâgne se retrouvent réunis les premiers de la classe de tout le territoire : des Bretons, des Bordelais, des Alsaciens, qui viennent littéralement de toute la France, avec quelques Parisiens tout de même, mais en minorité.
Je découvre la fascination qu’exerce Paris sur les provinciaux. Certains en ont rêvé toute leur existence, toute leur jeune vie de dix-huit ans. Ils et elles sont des gloires locales et débarquent dans le saint des saints : à la fois Louis-le-Grand et Paris. Ils ont une vision complètement mythique du lieu et adoptent d’ailleurs ce fantasme des cafés parisiens, avec tout l’habitus de la vie intellectuelle, parfois jusqu’à la caricature. On sent qu’ils pénètrent au cœur d’un mythe qu’ils ont fantasmé longtemps.
Pour ma part je regarde cela avec une certaine innocence puisque, étant né rue Soufflot de parents qui, bien qu’étrangers, se sont mariés à la mairie du 5e, je n’ai absolument pas cette impression. Je vis donc ce regard presque exotique, cette expérience quasi ethnographique. Je comprends par contrepoint ce que représente Paris et ce que signifie Louis-le-Grand au cœur de Paris : un centre d’attraction, une manière de cour du Roi-Soleil, où d’ailleurs se jouent des phénomènes de cour. Ce ressenti me permet de relativiser les choses.
Troisième étonnement : je fais l’expérience – en particulier en philosophie – de ce que signifie avoir un maître. J’avais eu la chance d’avoir d’excellents professeurs auparavant. Je sais ce que je leur dois, ce que représente l’importance de la transmission. Or à Louis-le-Grand, en plus de professeurs excellents, j’ai eu quelques maîtres : des personnalités, qui au-delà de leurs savoirs, par ce qu’elles sont, peuvent vous éclairer et vous ouvrir la voie – vous inspirer à vie.
Les graines semées par Louis-le-Grand
J’ai plus appris à Louis-le-Grand que durant toutes mes études successives – à Sciences Po, à l’École normale supérieure et à Cambridge. La seule expérience comparable, quoique très différente, c’est la thèse de doctorat où, là, je me suis plongé dans le savoir de façon exclusive, avec une intensité analogue. J’ai écrit ma thèse en quatre mois, vingt heures par jour. C’était pour le moins une expérience des limites.
Je dois dire sans forfanterie qu’après Louis-le-Grand, le reste était facile. Pourquoi ? Parce que j’y avais appris à penser, à structurer ma pensée, à apprendre à apprendre, à avoir des repères. Au point qu’aujourd’hui, si je suis capable de faire des conférences ou des cours sans notes pendant une heure ou huit heures, c’est à Louis-le-Grand que je le dois.
J’y ai appris la conceptualisation, le raisonnement, la dialectique, la précision sémantique, la capacité d’analyse et de synthèse. Et bien sûr la culture fondamentale des champs que j’ai étudiés. Ces facultés s’appuient sur un ensemble de savoirs et de connaissances où s’interpénètrent différents domaines. Cela m’a appris à croiser les regards et les savoirs, à penser un objet à partir de plusieurs disciplines. Par exemple, quand j’ai été conseiller en cabinet ministériel à Bercy où j’étais la plume de Laurent Fabius. Je devais traiter des sujets pour certains totalement inédits et donc apprendre très vite.
De même pour le premier cours que j’ai donné à Sciences Po. Il était en anglais et s’intitulait « Living, Thinking and Staging Revolution. 1789-1989 ». Il croisait la philosophie, la littérature, le théâtre et l’histoire : par exemple la Révolution française vue par Hegel, Robespierre et Büchner.
Louis-le-Grand m’a aussi permis d’esquisser une cartographie de ce que j’ignorais, laquelle est évidemment beaucoup plus vaste que ce que je sais. Une conscience de ces continents de nuances. Savoir où chercher ce que l’on ne sait pas – et même parfois ce qu’on ignore ne pas savoir.
Cet esprit critique a radicalisé mon exigence de perfectionnisme, aiguisé ma curiosité. Au point que j’ai aussi découvert d’autres champs qui n’étaient pas directement enseignés à Louis-le-Grand.
Je pense que LLG constitue une école de liberté, par l’exigence, le travail et l’ouverture. Il faut beaucoup d’autonomie pour franchir les différentes haies. D’ailleurs, depuis lors, j’ai été à peu près mon propre maître. J’ai été dans des institutions, mais même là je me suis donné mes propres objets. Souvent, plutôt qu’entrer dans des cases, j’ai créé mes propres instances. Je pense que cette autonomie de travail et de pensée, cet esprit de liberté et cette liberté de l’esprit, cette volonté d’accomplir, je les ai pour beaucoup forgés là-bas.
J’ai aussi appris une réelle tolérance, du fait de la diversité des regards, des profils et des approches. À Louis-le-Grand, vous apprenez aussi de la pluralité des points de vue.
Le prix à payer, la contrepartie, c’est une grande partie de ma jeunesse que je n’ai pas vécue par rapport à tous ceux qui ont fait la fête pendant leurs années étudiantes, qui sont sortis tout le temps. Moi, tout cela, je ne l’ai pas vécu. J’ai passé ces quatre années de façon extrêmement monastique. Je travaillais de 8h du matin à 2h du matin tous les jours. Et comme par la suite, j’ai enchaîné l’École normale supérieure, Sciences Po l’agrégation, deux DEA, puis le cabinet ministériel, on peut dire qu’entre dix-huit et vingt-huit ans, durant toute une décennie, je me suis totalement immergé dans l’étude. Une forme d’ascèse intellectuelle que j’ai adorée. Elle constitue un socle à vie.
Les moments marquants
Le premier moment décisif, c’est en hypokhâgne, en philosophie, lors de notre première dissertation, dont le thème était « Exister ». On vient d’arriver, on est en octobre. Notre professeur me rend ma copie en disant : « Ceci n’est pas une dissertation, merci. C’est un essai, une proposition à la première personne, une manière d’œuvre. Peut-être est-ce votre voie ? » Je me souviens encore de ce commentaire, qu’il a lu à haute voix en classe. Il n’avait pas noté la copie. Je me suis retrouvé dans une sorte de sidération. D’un côté, j’étais complètement hors cadre – pour ne pas dire hors jeu. De l’autre, il y avait un vrai éloge. Je me suis retrouvé dans cet entre-deux. Sans doute qu’au concours j’aurais eu zéro. Il avait tout à fait raison puisque c’est notamment ce type d’essai qu’ensuite j’ai voulu développer.
L’autre moment, c’est ma première dissertation de philosophie sur table, en première khâgne. Lorsque le professeur rend les copies, il y a des élèves dont c’est la deuxième, voire la troisième khâgne, et qui sont déjà spécialistes en philosophie. Et là : « Garutti, premier, 12 sur 20. » C’est un résultat mirobolant, car si vous dépassez 7, vous êtes content, surtout que je considérais déjà avoir eu de la chance de passer en khâgne. Je n’oublierai jamais un camarade de classe, cube – en deuxième khâgne donc –, spécialiste de philosophie, excellent (devenu depuis éminent professeur) que je vois ralentir en passant près de ma table pour loucher sur la copie et voir ce 12. Cela a changé son regard sur moi : instantanément, de petit bizuth j’étais devenu respectable. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait. Là, j’ai commencé à me dire : bon, finalement, il va peut-être falloir que je m’intéresse un peu à ce qu’est ce fameux concours dont tout le monde parle. Car pendant longtemps quand les gens évoquait « le concours », je ne comprenais pas de quoi il s’agissait.
Ces moments furent porteurs d’étonnement, de joie et de surprise mêlée. Ils ont ouvert la voie à des moments de jubilation intellectuelle. Il y a eu aussi des moments de totale incompréhension. Je pense à mon premier cours de philosophie de deuxième khâgne (!), où notre professeur se met à parler de Husserl. J’ai passé deux heures à ne pas comprendre un traître mot de ce qu’il disait. Certes, Husserl est très technique. Là je me suis dit : je ne comprends plus rien, qu’est-ce qui se passe ?
J’ai souvent été désarçonné, dans un sens ou dans l’autre. Et il y a eu aussi des moments de grande solitude, par exemple en allemand, où j’étais nullissime, sans doute pour des raisons biographiques. Mon père parlait sept langues ; je pense que j’ai dû résister, d’une façon ou d’une autre, à parler les langues vivantes. Devant des camarades éminemment brillants, dont certains sont devenus de remarquables traducteurs, ce furent des moments d’immense désarroi. Je pouvais lire, traduire, commenter (ma thèse porte d’ailleurs notamment sur Brecht), mais il m’était impossible de m’exprimer ne fût-ce que passablement en allemand. J’ai quand même compensé ensuite par l’anglais.
Les rencontres marquantes, les amitiés et les amours
Louis-le-Grand a été un moment de grande camaraderie, voire de grandes amitiés. J’avais en tête toute une tradition littéraire des amitiés de jeunesse, et notamment celle de La Conspiration de Nizan. Certaines ont traversé le temps. Je pense notamment à Francis Perani, avec qui je me suis retrouvé plus tard à Sciences Po : nous étions très proches. Je pense aussi à Clara Lecadet, qui est devenue sociologue au CNRS. Avec Romain Garcier, brillantissime entre tous, un esprit lumineux et un grand cœur. Mais l’amitié la plus forte a été celle que j’ai vécue avec Yves Launay. Nous avons fait nos quatre années ensemble à Louis-le-Grand. Il a intégré Ulm, puis, quelques mois après, à 22 ans, il s’est suicidé. Nous avons eu une amitié forte, non pas linéaire, plutôt sinusoïdale, avec des moments d’éloignement, de froid, et des moments de grande proximité. Lui appartenait à une petite bande qui se la jouait pas mal ; moi, j’ai toujours été assez tangent par rapport aux bandes. J’ai du mal avec l’autosatisfaction grégaire. Son suicide m’a bouleversé. C’était en 1997. Le 7 mai, pour être précis. J’y pense toujours. Il n’est pas impossible qu’un jour j’écrive cette histoire.
Sur les amours ? Oui, j’ai été amoureux. J’ai eu deux vraies histoires d’amour : une en première khâgne, l’autre en deuxième. Avec deux jeunes femmes très différentes, par leur tempérament, leur regard sur le monde, leur manière d’être. Ensuite, il y a eu d’autres rencontres, bien sûr. C’est un moment où l’on se croise, où l’on fait connaissance, dans une forme d’effervescence, d’émulation et de concentration. Il existe une dimension érotique du savoir, ce que Barthes appelait le plaisir du texte. Dans un lieu tel que celui-là, les formes de séduction sont multiples. Oui, je peux dire que cela a participé à mon éducation sentimentale.
L’excellence des professeurs
Mes trois professeurs de philosophie : Édouard Barnouin en hypokhâgne, Hubert Grenier en première khâgne, et André Pessel en deuxième khâgne sont sans nul doute les professeurs qui m’ont le plus marqué à Louis-le-Grand. Et il se trouve que, pour tous les trois, c’était leur dernière année d’enseignement. Ils étaient là depuis vingt, vingt-cinq ans, parfois davantage, depuis les années soixante. Ils avaient formé des générations de khâgneux avant moi.
C’est d’ailleurs frappant : lorsque j’ai rencontré André Comte-Sponville, la première personne dont nous avons aussitôt parlé, c’est André Pessel, que nous avions eu tous les deux à Louis-le-Grand, alors même que plus de vingt ans nous séparent. Cela dit quelque chose de l’empreinte essentielle laissée par ces professeurs.
Pourquoi m’ont-ils marqué ? D’abord parce que c’étaient des professeurs de philosophie, une forme de questionnement et de pensée qui m’a accompagné toute ma vie. C’est sans doute le champ que j’ai le plus développé par la suite, en le croisant avec d’autres domaines, jusque dans ma thèse sur les philosophies de la révolution. Ces professeurs m’ont ouvert des continents de savoirs, de questions, de visions, chacun à leur manière, au plus haut niveau d’exigence.
Barnouin avait une manière d’improviser quasi-dionysiaque. Grenier, lui, lisait ses cours intégralement rédigés avec une grande rigueur, une précision extrême ; c’était très cadré, et tout aussi remarquable. Et Pessel avait quelque chose de généreux, de truculent, de débordant, tout en étant d’une grande finesse intellectuelle. Ce trio a compté pour moi d’une façon décisive.
Leur départ aussi a été marquant. Après son dernier cours, Barnouin a littéralement orchestré sa disparition : pas de départ officiel, pas de cérémonie, il s’est effacé de manière presque théâtrale. Grenier est mort peu après avoir cessé d’enseigner. On sentait à quel point l’enseignement était toute sa vie. Et Pessel, lui aussi, a arrêté peu après – nous avons continué à échanger par la suite. J’ai donc eu le sentiment d’assister à une manière de bouquet final de trois grands professeurs de philosophie qui avaient marqué de près les khâgneux pendant trente ans.
Je voudrais aussi citer Joëlle Bertrand, professeure de grec et de latin, qui était extraordinaire. Elle m’a transmis la rigueur, la précision, l’acuité linguistique, l’amour du monde grec, mais aussi la maîtrise du latin. Je lui dois énormément. Les deux 17 que j’ai eu en latin à l’École normale Supérieure puis à l’agrégation, je les lui dois une très grande part. Elle m’a appris à penser dans ces langues, d’une certaine manière. Grâce à elle j’ai appris à traduire sans dictionnaire. C’était une professeure exceptionnelle.
Et puis, il y a eu aussi Bernard Droz, professeur d’histoire, absolument passionnant. Il faisait des cours ciselés, de tête, avec une grande élégance et une extrême précision, sur l’histoire de France comme sur l’histoire mondiale du XXe siècle. Il m’a donné un socle historique qui me sert encore aujourd’hui. De fait, je garde une grande affection pour beaucoup des autres professeurs de ces années-là. Ils ont toute ma reconnaissance.
Le « petit truc en plus » des élèves de Louis-le-Grand
Je trouve qu’il y a une forme de détente, qui est liée à la fois à l’excellence, à la capacité de travail et à une certaine conscience de soi, mais sans arrogance. C’est cela qui me frappe. J’ai pu voir plus tard, chez certains anciens élèves de grandes écoles, une forme de posture, parfois une manière de se présenter d’abord par leur institution, avec un aplomb qui peut parfois confiner à la morgue. Je n’ai jamais entendu quelqu’un commencer une phrase par : « Bonjour, j’ai fait Louis-le-Grand. » On l’apprend au fil de la conversation, mais cela n’est jamais brandi en étendard.
Peut-être que cela tient aussi à l’architecture du lieu, à cette porte étroite par laquelle on entre. C’est presque une expérience initiatique. Il y a une connivence, une complicité, sans arrogance. Donc je dirais : l’excellence et la détente.
La méritocratie à la française
Pour moi, la méritocratie est absolument essentielle. Elle reste un creuset d’élite intellectuelle qui n’est pas uniquement de la reproduction de l’élite sociale. Bien sûr, Bourdieu a montré ce que ce système pouvait produire et reproduire, et je l’ai moi-même constaté : il y a des dynasties, des lignées, des continuités sociales. Mais il n’y a pas que cela. J’ai aussi rencontré à Louis-le-Grand des élèves venus de milieux très différents, des boursiers, des trajectoires moins attendues. Cela existe. J’ai d’ailleurs moi-même été boursier de la République durant ces années-là.
Je reste donc très attaché à cette idée républicaine de l’école, de Ferry, de Péguy, de cette possibilité d’ascension par le mérite. Georges Pompidou, petit-fils d’agriculteur, fils d’instituteur, devenu président de la République, incarne cela d’une certaine façon. Donc oui, je pense que la méritocratie est capitale, à condition qu’elle ne soit pas biaisée par l’argent ou par d’autres formes de capital. Ce qui est bien sûr très difficile – et peut-être de plus en plus.
Quand elle est réellement fondée sur le mérite, la méritocratie permet de faire émerger des esprits d’exception. En France on peut le voir en lettres, en sciences, en philosophie, en mathématiques, en physique. A preuve aussi nos prix Nobel. Le système des classes préparatoires et des grandes écoles me paraît donc indispensable. C’est une singularité française, difficile à expliquer à l’étranger. À Cambridge, par exemple, il était compliqué de faire comprendre ce qu’est une classe préparatoire : ce n’est plus vraiment le lycée, ce n’est pas encore l’université, et pourtant c’est un lieu de formation intellectuelle d’une intensité rare, extrêmement compétitif.
Je pense aussi que la méritocratie est d’autant plus vitale que l’université est en souffrance. Je ne parle pas du niveau des enseignants, qui reste élevé, mais des moyens matériels, de l’absence de considération. Pendant trois ans, chaque lundi, j’ai enseigné à l’Université de Nanterre le matin et à l’Université de Chicago à Paris l’après-midi. J’avais l’impression de passer du Tiers-monde à la Silicon Valley. Ce contraste dit quelque chose. Et ce n’est pas en affaiblissant les classes préparatoires et les grandes écoles qu’on relèvera le niveau ou les conditions de travail à l’Université.
Est-ce que Louis-le-Grand est toujours dans la course ? J’en ai bien l’impression, même si c’est difficile à mesurer précisément. Je regarde encore parfois ses résultats aux concours avec une certaine fierté. Et, à l’international, la comparaison est délicate parce que les systèmes sont très différents. Mais je peux dire que le niveau d’enseignement que j’ai connu à Louis-le-Grand était plus complet, plus vaste, plus intense que ce que j’ai pu voir ailleurs, dans les universités et grandes écoles où j’ai enseigné par la suite.
À Cambridge, vous avez d’excellents professeurs, un recrutement international exceptionnel, mais la charge de travail n’a rien à voir. Et surtout, à Louis-le-Grand, du moins en prépa littéraire, il y a cette pluridisciplinarité incomparable. Vous travaillez et les humanités, et les langues. Cette extension et cette profondeur du savoir sont à mes yeux une singularité formidable.
Vos messages aux élèves d’aujourd’hui
Je leur dirais d’abord « bravo d’être là, si c’est bien par le mérite ». Ensuite, je leur dirais que c’est un moment unique, en particulier en classes préparatoires. Un temps de concentration exceptionnel. Au-delà des cours eux-mêmes, c’est une sorte de roman d’apprentissage : intellectuel, culturel, presque éthique.
C’est un moment matriciel. Dans beaucoup de grandes écoles, ensuite, on travaille finalement moins en intensité continue. Si pour diverses raisons j’ai pu préparer l’agrégation en quatre mois, c’est parce que le travail de fond avait déjà été fait à Louis-le-Grand.
Donc le message que je voudrais leur adresser, à ces élèves d’aujourd’hui, c’est d’avoir conscience qu’ils vivent un moment fondateur. Ce qu’ils font là ne les prépare pas seulement à une discipline, à un concours, à la vie professionnelle. Ça les prépare à tout. Ce que j’ai pu faire ensuite en théâtre, en mise en scène, en dramaturgie, en traduction, en écriture, en enseignement, en réflexion politique, tout cela plonge d’une certaine façon ses racines dans ces années fondamentales à Louis-le-Grand. Ils ne se rendent sans doute pas encore compte à quel point ce moment les forme en profondeur, les structure et les déterminera durablement.
Vos attentes vis-à-vis de l’Association des anciens élèves
D’abord, il y a la célébration de Louis-le-Grand, qui est toujours agréable, même si elle peut avoir un côté un peu nombriliste. Mais au-delà de cela, je pense qu’il faudrait développer davantage des occasions de rencontre. Je ne sais pas exactement ce qui existe déjà, donc je parle ici de manière ouverte. Mais il me semblerait intéressant d’organiser des événements, des moments, des rencontres thématiques entre anciens venus d’univers très différents, des échanges entre artistes, écrivains, chercheurs, responsables publics, dirigeants, anciens élèves de domaines très variés.
Ce serait beau, de faire se croiser ces mondes. Par exemple vous me dites que les membres de Feu! Chatterton s’y sont rencontrés. Voilà un bel exemple de diversité. Il y a sûrement beaucoup à faire à partir de cette richesse-là.
Et le théâtre à Louis-le-Grand ?
C’est assez étonnant, parce que le théâtre a pris une place immense dans ma vie ensuite, et pourtant, à Louis-le-Grand, je suis resté à côté de cela. Il y avait un club théâtre très important, où sont passés Patrice Chéreau, Jean-Pierre Vincent, de grandes figures du théâtre.
Mais moi, précisément parce que j’étais passionné de théâtre depuis déjà longtemps – depuis que j’avais 9 ans pour être précis, j’avais commencé avec mon frère Païkan, j’avais déjà fait le Cours Simon - , j’ai choisi de ne pas m’y investir à ce moment-là. Je savais qu’avec mon tempérament profondément passionné, si je me plongeais dans le théâtre, je ne pourrais plus me consacrer avec la même intensité à tous les autres champs de la connaissance qui m’étaient alors offerts. J’ai donc joué le jeu du savoir, de l’étude, du travail intellectuel. C’est assez paradoxal au regard de la suite de ma vie, puisque j’ai consacré vingt ans au théâtre, à la mise en scène, à la dramaturgie, en France et en Angleterre, passionnément, sur 45 spectacles.
À Louis-le-Grand, le théâtre était pourtant là, à portée de main. J’ai résisté à cette tentation. Cette passion, je l’ai pleinement développée plus tard, notamment à Cambridge, à l’ADC Theatre où sont passés les Monty Python, Ian Mckellen, Rachel Weicz, etc. Une troisième naissance en quelque sorte, Louis-le-Grand étant la deuxième.
Quand j’ai plus tard interviewé Patrice Chéreau à Louis-le-Grand, dans la salle où lui et moi avions été élèves à vingt ans d’écart, nous en avons parlé : de l’importance de ce club théâtre, de ce qu’il a produit, de tous ceux qu’il a formés. Et moi, paradoxalement, alors même que je suis devenu un homme de théâtre, j’ai regardé LLG davantage en spectateur qu’en acteur à cet endroit-là. Je n’ai pas de regret, parce que je pense que si j’avais plongé dans le théâtre à ce moment-là, j’aurais été moins construit, moins structuré intellectuellement.
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